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Je hais les producteurs !
- Avril 2000 -

«   Tout de suite, relativisons cette affirmation : je ne hais pas tous les producteurs, puisqu’il se trouve que, à ma modeste échelle, j’en suis un moi-même. Possédant encore un reste d’estime, en tout cas de compassion pour ma propre personne, disons que je hais les "vrais" producteurs, les producteurs des grosses maisons parisiennes fortunées, sans oublier bien sûr les télévisions (y compris, oserais-je l’avouer, cette fameuse chaîne cryptée soi-disant audacieuse, pour laquelle j’ai pourtant quelques sympathies naturelles et où je compte encore quelques amis...).

     Les raisons de ce coup de gueule, ou plutôt de blues ?

     La journée de travail d’un réalisateur/producteur indépendant n’est pas consacrée, comme on pourrait le croire naïvement, à faire du cinéma, ou de la vidéo. Non. Cette journée est surtout dédiée à la recherche de capitaux, de soutiens divers afin de pouvoir pratiquer son métier, c’est à dire réaliser un film. Envois de scénarios, de projets, de notes d’intentions, coups de téléphone et rendez-vous se succèdent... et se ressemblent. Surtout lorsque l’on s’obstine à vouloir œuvrer dans un genre marginal : le fantastique.

     Ce n’est pas tant le caractère fastidieux de ces démarches qui m’agace, mais l’étroitesse d’esprit et le manque de maturité dont font preuve lesdits producteurs, même (et c’est bien le plus déprimant) lorsqu’il s’agit d’amis ou d’amateurs déclarés de cinéma fantastique ou underground.

     Car mes interlocuteurs m’assènent à chaque fois deux idioties, avant même de lire la deuxième ligne du scénario que je leur présente :

     La première : « Mais tu sais bien, une maison sérieuse comme la nôtre ne peut se permettre de produire du Z... Si ça ne tenait qu’à moi, ce serait avec plaisir car je trouve tes films vraiment cool, mais regarde les choses en face : je ne peux pas produire des films avec du gore crado, des monstres cheap et des vedettes du X qui montrent leurs seins... » Le problème, c’est que je vais précisément les démarcher afin d’obtenir les moyens de réaliser des films plus aboutis que mes dernières séries Z auto-produites (ou presque), et non pour leur soumettre des suites ou copies conformes de Time Demon ! Ce qui est dramatique, c’est que l’étiquette Z est tellement collante qu’il est impossible de faire comprendre à ces personnes qu’un réalisateur peut évoluer dans sa carrière et ne pas toujours refaire le même film jusqu’à sa mort. A croire que dans leur esprit, un réalisateur est un produit fini, se confondant totalement avec l’oeuvre qu’il a créé. Je suis donc condamné à oeuvrer de manière marginale, abonné à vie aux budgets inférieurs à 100 000 F (ce qui représente à peine le budget "carburant" de TAXI).

     La seconde : « Tu devrais faire un court-métrage en cinéma, on pourrait mieux se rendre compte de tes capacités de metteur en scène... » Alors là, je tombe carrément de ma chaise ! D’abord, il faut rappeler que j’ai réalisé de nombreux courts-métrages lorsque j’étais ado, puis étudiant en cinéma. Mon premier court, je l’ai réalisé en super 8, il y a presque 20 ans. Il se trouve que je me suis lancé dans le long-métrage vidéo (en compagnie de mes vieux potes de chez MAD MOVIES) en pensant, justement, convaincre les producteurs de mon aptitude à mener un projet "lourd" jusqu’au bout. Comment peut-on penser qu’un court-métrage de 5 minutes peut mieux refléter le talent d’un créateur que plusieurs films d’une heure trente ? Bien sûr, si l’on s’arrête au seul aspect technique, un court en cinémascope 35 mm est plus séduisant qu’un film tourné en vidéo, dans des conditions précaires. Le hic, c’est que la belle image et le bon son dolby sont surtout dûs aux chef opérateur et ingénieur du son du film, et non à son metteur en scène. Tandis que les qualités personnelles d’un réalisateur peuvent parfaitement s’apprécier à la vision d’oeuvres plus modestes - même si leurs budgets misérables les a condamnées à l’imperfection formelle. Encore faudrait-il que les producteurs possèdent le discernement nécessaire pour se rendre compte de ces qualités, ce qui n’est visiblement pas souvent le cas. Quand à la motivation d’un réalisateur, n’est-elle pas flagrante dans un cas tel que le mien, qui ai mené à bien nombre de tournages épuisants de plusieurs semaines, dans des conditions difficiles ? Apparemment, les producteurs préfèrent se laisser bluffer par des courts-métrages creux mais techniquement parfaits, plutôt que de prendre le risque de placer leur confiance dans des cinéastes plus atypiques... Le résultat : une masse considérable de "premiers films" ratés, et une absence de spectateurs dans les salles...

     J’arrête là, car vous risqueriez de me trouver passablement grincheux, ce qui ne m’arrive pas si souvent (mais aujourd’hui, j’ai les nerfs, j’avoue !)...

     Un mot encore : récemment, Canal + m’a encouragé à rédiger le scénario d’un court-métrage "classique", qu’ils pourraient produire d’ici quelques mois. Je vais peut-être céder, même si je regrette cette "tyrannie" du court.

     Si c’est vraiment le seul moyen de convaincre ces messieurs de mes compétences professionnelles et de mon envie de faire du cinéma...  »
 


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